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Publié par Pauline Lisowski

Le Centre Pompidou invite à redécouvrir la préhistoire, telle une énigme à déchiffrer. Cette exposition propose une relecture de l’histoire de l’art et son parcours nous amène à nous interroger sur la relativité du temps. On le sait, la préhistoire a inspiré des artistes modernes et continue d’être source d’intérêt pour les contemporains. Or, l’idée de préhistoire ouvre sur de vastes réflexions qui n’ont de cesse de nous conduire à développer d’autres questionnements.

Le commissariat de cette exposition est le fruit d’une collaboration entre trois commissaires, Cécile Debray, directrice du musée de l'Orangerie, Rémi Labrusse, professeur d'histoire de l'art, à l'Université Paris Nanterre, Maria  Stavrinaki, maître de conférences en histoire de l'art à Université Paris I Panthéon-Sorbonne, dont les recherches se sont nourries ensemble. Pour eux, l’enjeu est de proposer une nouvelle approche de la notion de Préhistoire.  Pour Cécile Debray, il est de « mettre en évidence visuellement et concrètement, à partir des œuvres, des débats esthétiques, épistémologiques et formels, rendre compréhensibles et lisibles ces questions et construire une exposition délectable, surprenante, inspirante…».[1] Maria Stavrinaki ajoute elle « Ce qui est au cœur même du projet, c'est notre présent : parmi les aspects qui différencient la préhistoire du primitivisme, c'est précisément la puissance de présentification de la préhistoire, autrement dit sa capacité de se charger de l'historicité, à la fois critique et utopique, de chaque moment présent ».[2] Rémi Labrusse précise également « Il s’agit de montrer ce que l’idée de préhistoire fait à l’art moderne et contemporain, et, réciproquement, ce que l’art moderne et contemporain fait à l’idée de préhistoire. » Leurs trois points de vue permettent de faire surgir de nombreuses pistes de recherches et leur exposition reflète un éclatement des frontières temporelles.

Le cheminement aborde plusieurs thématiques et dans chaque salle, une exploration de la notion de préhistoire est mise en perspective. Celle d’époque se trouve ici bousculée par les nombreuses relations entre des œuvres de divers courants artistiques ainsi que des objets, reliques, pierres de différentes contrées.

 

« Préhistoire » s’ouvre avec une mise en parallèle entre une œuvre de Paul Klee et une pièce historique, introduction aux liens proposés tout au long du parcours.

Cette exposition interroge les divers codes de la muséographie. Un certain rapport d’égalité se dessine entre les œuvres d’art et les pièces archéologiques. Pour Rémi Labrusse, il s’agit de plonger dans cette période et de nous la rapprocher de notre présent. Il écrit : « Contre la diffraction à l’infus des distinctions historiques, contre aussi bien, l’effondrement de la vieille unité métaphysique en rêves ésotériques, nombre d’artistes ont intuitivement observé et aimé la « préhistoire », à la fois tangible et incompréhensible, en tant que cristallisation d’un stade rêvé d’indétermination du sens ».[3] Mimétisme et mise en tension apparaissent au travers des relations créées entre les œuvres dans une salle ponctuée de plusieurs vitrines. À l’intérieur, les différentes pièces exposées nous obligent à un regard des plus attentif, quasi de l’ordre de la quête pour saisir les origines des formes représentées par les artistes. « Ce sont les actualisations plus créatives des formes, des procédés et des idées de la préhistoire qui sont au cœur du projet. »[4] explique notamment Maria Stavrinaki.

Le geste d’Yves Klein, les peintures de Joan Miró, des œuvres qui ont marqué l’histoire de l’art sont ici mises en perspective pour nous faire saisir les inspirations que ces artistes ont puisé dans les différentes périodes de la Préhistoire.

Des œuvres d’art contemporain font référence à des gestes, à une relation à la terre et à d’autres matériaux naturels. Pour imaginer la scénographie, Rémi Labrusse souligne que pour lui il fallait « distinguer fortement le rapport au Paléolithique, où la notion d’énigme prend tout son sens, et le rapport au Néolithique, que les artistes nous ont aidé à comprendre comme le véritable point de départ de notre histoire de conquête et de contrôle de l’environnement »[5].

Précisément, l’idée de la caverne est abordée pour toutes les ambiguïtés qu’elle contient et sensations qu’elles provoquent. Claudio Parmiggiani avec son installation Cripta propose aux visiteurs une expérience immersive et sensorielle : Il doit habituer son regard au fur et à mesure, plongé dans le noir. Si les grottes continuent de fasciner, Miquel Barceló en a fait une ressource créative. L’artiste nourrit sa démarche de son intérêt pour le geste et l’inscription à même la matière des murs. Il a réalisé une œuvre in situ sur les vitres, qui crée un environnement lumineux pour celles d’autres artistes. Une sculpture de Louise Bourgeois prend place à cet endroit et sa blancheur est mise en lumière. Les différents aspects de la caverne ont également inspiré artistes et architectes, de l’Endless House de Frederick Kiesler à l’Incidental Space de Christian Kerez. Cette construction nous conduit à des réflexions sur les nouvelles manières dont on peut habiter le monde.

Chaque salle nous plonge dans une atmosphère différente et une nouvelle expérience nous est proposée. Pascal Rodriguez, le scénographe a créé une alternance du souterrain à la surface. À la manière d’un archéologue, le visiteur doit aiguiser son regard, dans l’obscurité, pour décrypter les formes et saisir les écritures sur certaines pierres. Le parcours nous mène à modifier constamment notre position et à prendre une posture d’explorateur, d’enquêteur et parfois à nous laisser porter par les émotions que nous procurent nos découvertes.

Un focus est également proposé sur l’artiste Robert Smithson. Associé au courant du land art, l’artiste a marqué ce courant des années 60 aux États-Unis avec Spiral Jetty. Son œuvre incarne la notion d’un certain temps cyclique, de la science-fiction à la notion d’entropie, de ruine avancée. Ces artistes qui sont sortis des musées tels que Richard Long dont on peut découvrir une installation, ont mené des expériences physiques à même la terre. Rémi Labrusse écrit : « Dans les milieux minimalistes, parallèlement, Robert Morris et plus tard, Carl Andre ont aussi maintes fois déclaré leur admiration pour ces sites gallois et anglais, au premier rang desquels figuraient Stonehenge et Avesbury. »[6] Les sculptures organiques de Barbara Hepworth font écho aux roches des périodes néolithiques. Un va-et-vient entre des œuvres modernes et contemporaines et des pièces des temps anciens nous conduit à repenser les distances entre les lieux et les époques.

La préhistoire véhicule de nombreuses images qui circulent aussi dans les arts populaires. Une salle réunit des œuvres qui convoquent l’aspect populaire et parfois humoristique véhiculé par les films et autres jeux, notamment une installation des frères Chapman.

L’avant dernière section est consacrée à la contemporanéité de l’idée de Préhistoire avec un ensemble d’expériences artistiques de Dove Allouche ainsi que cinq photogravures de Tacida Dean.

Dans le noir, une dernière salle est à la fois la fin de la boucle mais aussi un nouveau point de départ du cercle de cette période redécouverte. Ici une installation des sculptures Structure du temps de Giuseppe Penone dialogue avec une citation et une œuvre préhistorique.

« Préhistoire, une énigme moderne » ouvre de nombreuses pistes pour envisager autrement l’idée de modernité et la notion de continuité, d’apports entre les courants artistiques. Au moment où nous parlons d’époque anthropocène, d’un besoin d’un retour à la terre, à une prise en compte du temps de la nature, interroger la préhistoire permet d’ouvrir de nouvelles réflexions sur notre façon de voir la création. « La préhistoire nous fascine car elle nous renvoie à nos origines mais aussi à notre disparition à venir, aux questions relatives de progrès et d’évolution, à notre emprise écologique et à la notion, aujourd’hui à la mode, d’anthropocène, et, en tant que discipline archéologique ou source d’anticipation littéraire, à la puissance de notre imaginaire. »[7] indique Cécile Debray. Ce retour aux origines ne permet-il pas d’envisager l’époque contemporaine ? Interroger la notion de préhistoire ne serait-il pas nécessaire pour repenser le rapport que l’homme entretient avec la nature ? Penser l’énigme qu’est la préhistoire nous invite à refonder d’autres perspectives et croyances.

La figure du chasseur-cueilleur serait à rapprocher des pratiques artistiques liées à la récolte, la marche et à une attention aux éléments du paysage. Cette exposition nous éclaire notamment sur les manières dont certains artistes contemporains expérimentent un travail sur le temps, dans et avec la nature. Ils retournent à la terre et leur corps entre en fusion avec l’environnement, se nourrit de ce contact. Notre relation au temps est bousculée et nous pouvons aborder de nouvelles façons de vivre en osmose avec notre environnement.

 

Ainsi, historiens de l’art, spécialistes de l’art moderne ou contemporain, archéologues, chacun peut s’approprier cette exposition selon l’angle qu’il souhaite, tout en se laissant troubler par les liens et mises en perspectives proposés. « Préhistoire » n’offre pas des clefs de lecture mais plutôt nous donne à réfléchir, à nous repositionner dans le monde.

 

Pauline Lisowski

Une exposition à découvrir absolument jusqu'au 16 septembre au Centre Pompidou, Paris.

 

 


[1] Entretien avec Cécile Debray le 20 août 2019

[2] Entretien avec Maria Stavrinaki le 13 août 2019

[3] Rémi Labrusse, Préhistoire, l’envers du temps, Hazan, p. 160

[4] Entretien avec Maria Stavrinaki le 13 août 2019

[5] Entretien avec Rémi Labrusse le 25 août 2019

[6] Rémi Labrusse, Préhistoire, l’envers du temps, Hazan, p.182

[7] Entretien avec Cécile Debray le 20 août 2019

 

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